L'expérience bédouine: notre aventure à Petra

Je me dois de vous raconter cette aventure incroyable, et je vous souhaite de la vivre. Il y a de ces moments rares en voyage, si précieux, qu’ils vous incitent, à eux tout seuls, à continuer de voyager. Il suffit de briser la glace et d’aller vers l’autre. C’est ce qu’Emmanuel a fait.  

Las de notre première journée de marche dans Petra, vidés par l’émotion qui avait surgie presque à chaque minute, nous étions sur le point de rentrer à l’hôtel. Nous nous étions arrêtés un moment sur les hauteurs pour admirer le Monastère, et il nous fallait désormais faire le chemin en sens inverse, pour descendre les centaines de marche qui nous avaient menés jusque-là. Dans la descente, on croisait à nouveau les sympathiques femmes bédouines et leurs boutiques: elles n’avaient pas bougé depuis notre montée, et elles continuaient de nous interpeller, avec le sourire.

En voyant le bout du sentier, à quelques mètres, un regain d’énergie nous fît presser le pas, pour que l’on stoppe net la seconde d’après: une petite fille, assise sur le bord, pleurait à chaudes larmes. Son tout jeune âne était tombé dans une crevasse et en restait prisonnier. Autour de l’animal, de jeunes hommes s’affairaient, tentaient de le dégager, et discutaient en arabe pour trouver un moyen d’y parvenir. La détresse de la petite fille ne tarissait pas, et il semblait impossible de secourir son âne. Emmanuel m’a alors confié son sac à dos et tous ses appareils photo, et en quelques secondes, passa de l’autre côté du ravin pour prêter main forte au groupe. Après quelques minutes d’efforts, l’âne était sorti d’affaire. Nous avions donc continué notre chemin, quand un des jeunes hommes nous rattrapa pour nous remercier. C’est comme cela que nous avons rencontré Rami, ce jeune bédouin de 23 ans.

Il me proposa de monter sur son âne pour nous offrir un « free ride », et même si ce n’était pas moi qui avais secouru l’âne de la petite fille, je n’ai pas eu d’autre choix que d’accepter. (Et pour tout vous dire, j’y suis allée parce qu’Emmanuel a refusé d’y monter: pour secourir les ânes, il n’y a pas de problème, mais quand il s’agit de monter dessus, on fait tout de suite moins le fier et il n’y a plus personne!). Rami nous raccompagnait jusqu’à l’entrée du Siq, et en chemin nous avons sympathisé. Quelques minutes plus tard, et avant de se quitter, nous étions invités à dîner dans sa grotte le lendemain, cuisine à la mode bédouine au menu.

On n’y croyait pas vraiment, car Rami ne nous avait pas donné d’heure ou de lieu de rendez-vous: « Je vous croiserai demain, ne vous en faites pas, sinon on me dira où vous êtes. Je n’ai pas de téléphone de toute façon. Pas la peine de tout prévoir, un jour à la fois. Nous les bédouins, on ne prévoit rien, vous savez, on vit au jour le jour ». Et, incroyable pour nous, voire magique, cela a marché: juste avant de repartir de Petra car le soir approchait, on est tombés sur Rami. Grands sourires, exclamations heureuses, et c’était parti: comme il nous avait retrouvés, il pouvait s’occuper de préparer la soirée. Mais avant cela, il voulait nous présenter à quelqu’un, qui semblait important pour lui. Après quelques minutes, on arriva au pied de grottes, encore habitées: de nombreuses familles vivaient là. Il se dirigea d’un pas assuré vers l’une d’entre elles, et une vieille dame sortie pour nous accueillir et nous offrir du thé. Il y avait une tendresse et une complicité certaines entre elle et Rami.

Comme l’heure tournait, il envoya Mohammed, son comparse, acheter de l’eau, des légumes et de du kefta à Umm Sayhoun, tandis que l’on se mettait en route pour gagner sa grotte, à l’abri des touristes. Chemin faisant, Rami passait sur une vieille radio, les quelques morceaux de musique qu’il avait enregistrés, et qui étaient, pour le moins… éclectiques. Remix techno des Cranberries, chants traditionnels bédouins, et même du reggaeton… en boucle. La découverte de sa propriété fut saisissante: calme plat. La grotte de Rami, sommaire, était apaisante. On se laissait alors guider, on oubliait le temps, et on goûtait à la magie du moment, sans se rendre compte véritablement de la chance que l’on avait, en cet instant précis.

La nuit tomba, les étoiles scintillèrent, et la lune brilla assez pour éclairer les reliefs alentours.

Mohammed était de retour avec les provisions, on se mit à couper les légumes, et sitôt fait, Rami s’occupa de l’âtre du feu. Une grande assiette plate et à rebords, en métal, reçut brindilles et papier: le feu prit vite et grandit, au pied de la grotte, sur un petit promontoire qui faisait office de terrasse de roche. Le repas cuisait en papillote, à même le feu, dans des feuilles d’aluminium. Des voix s’élevaient depuis la grotte: les prières de Mohammed résonnaient. Rami nous servit du yaourt et de la pita pour patienter, mangea peu, fuma trop, et nous parla surtout, nous parla beaucoup.

Il avait hérité sa grotte de son oncle, encore vivant, qui lui en avait fait cadeau. Il aimait beaucoup son oncle: c’était la seule personne de sa famille qui s’occupait encore de lui. Son père vivait au village, mais ils ne se parlaient plus, depuis que ses parents avaient divorcé, quand il avait 13 ans.

Quant à sa mère, d’origine algérienne, elle était retournée dans son pays et il n’avait que peu de nouvelles. « Croyez-moi, quand on se retrouve seul à 13 ans, la vie vous apprend beaucoup… je sais beaucoup de la vie, aujourd’hui ». Il était maigre, Rami. Mais il ne voulait pas manger, il buvait du thé toute la journée, et son seul repas, il le prenait au petit-déjeuner. « Je préfère », nous assurait-t-il. Mais nous, qui n’étions pas maigres, on devait manger, on ne devait rien laisser… il nous a bien fait comprendre que ce serait l’offenser.

Il ne savait pas trop ce qu’il voulait faire de sa vie, il n’y pensait pas, demain était déjà bien assez loin. Il voulait voyager, rien de très étonnant à cela pour un nomade. Mais il ne savait pas encore si son prochain projet de voyage, qui devait durer 3 mois en Egypte, pourrait se faire. « Inch’Allah ».

Tout cela nous laissait songeurs… Dans l’intimité du feu, cette frêle force de la nature s’était confiée, à nous ou à la nuit. Demain, à la lueur du jour, elle reprendrait son allure de fier bédouin, pour le spectacle, pour le folklore, pour la dignité. Entre moments de silence et discussions philosophiques, il fallait partir à la recherche de bois pour alimenter le feu. Jongler entre élévation spirituelle et obligation pratique. J’avais alors cette sensation, profonde, de vivre une tranche de vie bédouine, réellement. Sans fard. Avec, comme extraordinaire compagne, l’atmosphère pénétrante de Petra.

Avec la fin du dîner, vint le moment de repartir… Nous nous imaginions regagner l’entrée du site, à plus de 40 minutes de là, à pied. Mais non, cela n’arrangeait pas nos hôtes, qui voulaient repartir sur Umm Sayhoun, pour y passer la nuit. Ils insistaient pour ne pas nous laisser seuls, en pleine nuit, sur le site, et voulaient nous emmener dans leur village… à dos d’âne. Le chemin du retour a, lui aussi, été toute une aventure… inimaginable. Comment, à la lumière de la lune, traverser ces reliefs rocheux? En s’accrochant bien à la selle, en faisant preuve d’une grande patience, et en faisant confiance à sa monture, qui voyait mieux que nous dans la nuit, et qui avait l’immense avantage de connaître le chemin par coeur. Malgré tout, notre coeur, lui, a fait des bonds, pendant près de 45 minutes. Quel soulagement cela a été de voir les lumières s’approcher, d’arriver au village et de poser le pied à terre!

En une seule soirée, nous venions de vivre le meilleur et le pire souvenir de notre voyage en Jordanie.

Mais pourtant, après avoir salué chaleureusement nos hôtes et à peine s’être assis dans la jeep qui nous raccompagnait à l’hôtel, nous rêvions déjà d’être encore autour du feu, au pied de la grotte, sous le ciel étoilé de Petra.

Encore aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes à Pondichéry, je me sens gagnée par une profonde nostalgie.

C’était une incroyable aventure, oui.

Pour en savoir plus sur le fascinant peuple bédouin, consultez notre article!

Pour en découvrir davantage sur la Jordanie, consultez notre dossier!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *