Jimmy Nelson

Il y a des rencontres qui vous marquent. Laissez-nous vous raconter celle qu’on a faite ce mardi 13 septembre 2016, à la galerie La Hune de Paris, dans le quartier de Saint-Germain des Prés. Un nom: Jimmy Nelson. Une oeuvre photographique incroyable, une histoire ou plutôt des histoires extraordinaires, une personnalité hors du commun, des personnages hors du temps. Nous vous emmenons voyager avant notre grand départ.

17h00.

On se retrouve devant la galerie, car nous avons eu vent que le grand Jimmy serait là pendant 2 heures pour une séance de dédicaces. Je me balade depuis le matin avec son livre « Before they pass away », pour l’occasion. Je suis une grande fan du travail de Jimmy Nelson, ses clichés d’une beauté saisissante me fascinent. Nous étions déjà venus voir son exposition dans la galerie, qui y était accrochée depuis le 8 juin. Mais cette fois, ce n’est pas pareil, j’ai le coeur qui bat encore plus fort. Je sais que je vais être impressionnée, mais je rêve de le rencontrer et de lui poser toutes les questions que j’ai depuis que je suis tombée sur ses portraits de Masaïs et de chasseurs mongols.

Je me voyais rentrer, lui tendre timidement mon livre après avoir attendu dans la file de fans, lui poser mes questions à la volée et repartir presqu’aussi vite que j’étais venue. Evidemment, il en a été tout autrement. Il n’y avait pas tant de monde que cela, et Jimmy était en pleine discussion. Pour patienter, on fait à nouveau le tour de l’exposition et on se rend bien vite compte que nous sommes quelques-uns à graviter autour du noyau Jimmy en attendant qu’il soit disponible pour venir lui parler.

17h30.

Ce moment finit par arriver. J’étais toute émue, et Emmanuel a du voler à mon secours pour compléter mon discours dans un anglais mal assuré. J’ai eu le temps de lui dire que j’étais une grande fan, et on lui a parlé rapidement de notre projet. Il regardait souvent par-dessus mon épaule: il était attendu par des journalistes, il devait y aller. « Ok, vous savez quoi, dit-il en attrapant mon livre pour le signer, revenez à 19h, je vais faire une conférence et je vous raconterai des tas d’histoires et d’anecdotes ». Nous avons accepté avec joie mais on était un peu surpris, car rien ne laissait présager cette conférence. Je remets mon livre dans mon sac pour aller boire quelques verres à une terrasse de café en attendant que l’heure passe. J’avais un peu du mal à réaliser ce qu’il venait de se passer et à quel point Jimmy Nelson est quelqu’un d’accessible.

Ce n’est pas quelque chose à laquelle on peut s’attendre de la part d’un artiste photographe de renommée internationale.

Il n’est pas né avec un appareil photo autour du cou, mais presque: âgé d’á peine vingt ans, Jimmy Nelson se lance dans une carrière de photojournaliste et couvre de grands sujets et événements historiques, comme le rôle de la Russie en Afghanistan, le conflit entre l’Inde et le Pakistan ou encore la guerre en ex-Yougoslavie. En 2009, il initie ce qui reste son plus gros projet à ce jour, et voyage pendant trois ans à travers le monde pour aller à la rencontre des dernières tribus indigènes: il s’agit du projet « Before they pass away ». C’est cet homme-là qui nous a donné rendez-vous.

19h00.

Nous revoilà, de retour à la galerie, curieux, impatients mais aussi un peu sceptiques car on se dit que l’endroit est un peu petit et qu’il n’y a pas le matériel nécessaire pour faire une conférence. Mais soit. A l’entrée une jeune fille nous demande notre nom pour vérifier si on est sur la liste, mais on lui dit qu’il s’agit d’autre chose car on est venus sur les recommandations de Jimmy Nelson, que ce n’est pas le même événement. Elle nous laisse passer: « oui oui, bien sûr allez-y! ». A l’étage de l’exposition, on nous accueille avec coupes de champagne et petits fours… Ok: il nous a incrustés à une soirée privée! Plus sympa, tu meurs.

20h.

Clairement, on ne colle pas avec le décor: tous les invités se connaissent et sont bien habillés, des poignées de main dans tous les sens nous empêchent de passer inaperçus… tant pis, on reste quand même!

 

20h30.

On sent un peu d’agitation dans la pièce d’à côté, vite, on court se placer juste sous le rétroprojecteur. Attachez vos ceintures, le voyage Nelson commence, avec un Jimmy qui se tient juste en face de nous, à un mètre à peine. Avant de commencer, il enlève ses tongs: il se connecte à l’assemblée qui se presse pour venir l’écouter.

Il nous raconte qu’il n’a jamais commencé la photographie, que c’est venu comme ça, sans qu’il ne s’en rende compte. Des images défilent et accompagnent ses récits sur la toile tendue derrière lui. Fils de diplomates, il a grandi en Afrique, Asie, et Amérique du Sud. A 8 ans, il est envoyé dans une école jésuite en Angleterre, son pays natal, car ses parents devaient travailler à l’étranger et ne pouvaient pas l’emmener avec lui. Il en parle avec beaucoup d’humour, mais on dirait bien qu’il ne garde pas un très bon souvenir de cette expérience. A 16 ans, il tombe malade et perd ses cheveux pour toujours, et cette maladie semble être pour lui le début d’une nouvelle vie sur laquelle il souhaite reprendre le contrôle. A 17 ans, quand « d’autres font leur crise d’ado en fuguant, buvant de l’alcool ou se droguant », Jimmy Nelson quitte tout et part voyager seul pendant 1 an au Tibet. Il a suivi ses rêves de gosse, marqué par Tintin, et photographie tout ce qu’il voit. Lui à qui on ne s’était jamais intéressé, commence à être contacté par les médias qui publient son travail. C’est là le début d’une belle carrière.

Et pourtant, Jimmy est un homme normal. Il nous parle des problèmes qu’il rencontre avec son fils adolescent, et de comment l’humour peut briser la glace. Il nous fait part des difficultés qu’il a rencontrées lorsqu’il est parti à la rencontre des Esquimaux et nous rappelle combien tout est question de hasard et de chance. Il nous livre ses secrets d’approche et de communication avec des peuples qui ne parlent pas la même langue et n’ont pas les mêmes codes et valeurs culturelles. Il nous raconte un épisode au Soudan qui a failli lui coûter la vie, et qu’il a été sauvé grâce au pouvoir de l’image. Tout au long de son discours, on perçoit un message fort: l’humilité, et la vulnérabilité. Ce qui fait de nous des hommes, en somme. D’égal à égal.

Ce message se retrouve dans toute l’oeuvre de Jimmy Nelson: s’attacher à la beauté de l’espèce humaine, et rappeler que cette espèce, aussi belle soit-elle, est fragile. Qu’il faut la préserver. Le procédé qu’il utilise pour convaincre les tribus indigènes de se faire photographier est assez révélateur: il se présente comme faible, à leur merci, et flatte leur ego, leur vanité. Ils gagnent alors confiance. Mais c’est uniquement parce qu’il parvient à tous les solliciter et les faire participer, qu’il obtient le cliché parfait: pour reconstituer une situation de studio photographique, il donne à chaque membre de la tribu des réflecteurs photographiques (comme de gros miroirs), qu’ils orientent vers le sujet en fonction des rayons du soleil.

C’est un travail d’équipe, au-delà de toutes les différences, pour immortaliser la beauté humaine. Et pour faire passer son message, il a utilisé les mêmes rouages, en faisant participer les membres du public qui, tout à tour, sont devenus chefs de village, femmes en charge du foyer ou encore guerriers, tout en étant vêtus de leurs costards-cravates.

La reconnaissance, la considération, c’est aussi ce qui l’a amené à faire la paix avec son fils. Doté d’un humour à toute épreuve, il s’est photographié avec des brosses ménagères Ikea parsemées sur le sommet de son crâne du bout de leurs ventouses. Son fils l’a postée sur les réseaux et a récolté le plus grand nombres de likes, de commentaires et de partages qu’il n’avait jamais eus. You rock, Daddy!

Et c’est la beauté humaine qui lui a sauvé la vie au Soudan: les enfants guerriers, armés jusqu’aux dents, qui l’ont arrêté sont tombés béats d’admiration devant son livre qu’il avait dans ses bagages, puisqu’il contenait des photos de membres de leur tribu. Ils l’ont alors protégé durant toute la durée de son séjour.

Le travail de Jimmy Nelson recense 35 tribus à travers le monde: c’est un testament rare des cultures restées à distance de la mondialisation. Des peintures de visages fascinantes des Huli Wigmen de Papouasie-Nouvelle-Guinée, en passant par l’exotisme de la tribu des Karo en Ethiopie aux scènes captivantes du peuple de Himba en Namibie, l’oeuvre de ce photographe est à découvrir d’urgence et à partager. Il est une inspiration pour les gardiens des richesses de l’Humanité.

21h30.

Nous sommes sortis de là transportés, et on vous laisse l’imaginer, transformés. Une aventure. On était tellement sonnés qu’on n’avait même pas regardé la dédicace qu’il nous avait faite:

C’est promis, Jimmy.

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